Nos vies – Marie-Hélène Lafon

panier

« Elle s’appelle Gordana. » Elle est caissière au Franprix de la rue du Rendez-Vous dans le 12e à Paris. Depuis que Jeanne est à la retraite, elle se rend dans ce supermarché tous les mardis et vendredis matin et passe invariablement caisse 4, la caisse de Gordana. Au fil des semaines, elle a appris des choses sur Gordana et ce qu’elle ne sait pas, elle l’invente. Comme elle invente la vie de l’homme, un autre habitué du vendredi caisse 4.

« Cuirassée parce que la vie est difficile. Gordana n’a pas trente ans. Son corps sue l’adversité et la fatigue ancienne. Le monde lui résiste ; rien ne lui fut donné, ni à elle ni à celles et ceux qui l’ont précédée, l’ont fabriquée et jetée là, en caisse quatre, au Franprix du numéro 93 de la rue du Rendez-Vous dans le douzième arrondissement de Paris. Le corps de Gordana, sa voix, son accent, son prénom, son maintien viennent de loin, des frontières refusées, des exils forcés, des saccages de l’histoire qui écrase les vies à grands coups de traités plus ou moins hâtivement ficelés. On ne sait pas où Gordana fut petite fille. »

En parallèle des vies qu’elle imagine, Jeanne repense à la sienne, à sa grand-mère Lucie, à ses parents épiciers et à Karim, un amour de jeunesse.

« … il y a de la douceur dans les routines qui font passer le temps, les douleurs, et la vie ; les gestes du matin, par exemple, les premiers au sortir du lit, la radio en sourdine la ceinture du peignoir le rond bleu du gaz sous la casserole le capiton usé des pantoufles les cheveux que l’on démêle avec les doigts, les gestes du matin font entrer dans les jours, ils ordonnent le monde, ils manquent si quelque chose les empêche, on est dérangé, et ils sont plus que tous les autres difficiles à partager. »

Nos-viesIl y a beaucoup de mélancolie dans le récit de ces vies faites de tout petits événements, comme dans ce temps dilaté et pourtant limité de la retraite, dans ces routines que Jeanne s’invente pour l’apprivoiser, dans ces rencontres davantage rêvées que réellement vécues.

Nos vies est donc un roman à éviter si l’automne vous déprime ou si vous traversez vous-mêmes une de ces périodes un peu vides de l’existence. Mais si Sophie Calle vous a donné envie de suivre des inconnus dans la rue, si comme Perec vous vous êtes déjà postés place Saint-Sulpice ou ailleurs pour observer les mouvements de la rue, alors le roman de Marie-Hélène Lafon vous incitera probablement à regarder autrement les personnes familières et pourtant inconnues de votre quotidien.

Nos vies de Marie-Hélène Lafon, Buchet-Chastel, 2017, 182 p.J-aime-bienchallenge11710/12

Publicités

2 commentaires sur “Nos vies – Marie-Hélène Lafon

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s